Communautés d’interprétation (interruption, politique de refus et médiation sorcière)
Olivier MarboeufDans son ouvrage Traité du Tout-Monde (Editions Gallimard, Paris, 1997), le penseur martiniquais Edouard Glissant approfondit sa notion de droit à l’opacité. Par cette expression Glissant imagine une relation conditionnelle. La condition de cette relation est la possibilité - le droit - de refuser la parfaite transparence pour les protagonistes d’un échange culturel, qu’il s’agisse du sens et de la forme de ce qui est mis en partage ou même de la langue. En posant cette condition, Glissant anticipe les risques d’une logique homogénéisante de la rencontre et y oppose la part irréductible des différences culturelles. Quelque chose ne peut être totalement absorbé, quelque chose résiste. On peut lire dans cet ajout de l’auteur à sa poétique de la relation une précaution afin de contrer la reconduction par d’autres moyens de la prédation coloniale. Ce que nous pourrions nommer, dans les termes actuelles, un refus de l’innocence, de l’appropriation culturelle, de l’extractivisme relationnel. Mais pouvons-nous éviter qu’une production culturelle ou artistique occidentale en lien avec les pratiques et épistémologies des Suds ou les cultures populaires du Nord ne s’inscrivent fatalement dans cette optique d’extraction et d’exploitation au-delà de la bonne volonté d’un artiste, d’une auteurice ou d’une chercheureuse ? Le droit à l’opacité ne peut être dans les faits une simple recette, une parole magique qui permettrait de résoudre les asymétries structurelles et les rapport de force à l’œuvre dans un monde globalisé où l’art est devenu un instrument redoutable d’accumulation et de commodification. Ce droit à l’opacité doit se transformer en pratiques concrètes.
Il convient donc de s’interroger sur les conditions d’existence d’espaces où peuvent collectivement se (re)produire des savoirs non-propriétaires issus de l’emmêlement éphémère ou durable des pensées, des gestes, des mots et des récits d’un groupe donné. Des savoirs qu’on ne pourrait extraire et exploiter seul en dehors de ce groupe, de ce cercle, de cette communauté, car ils engageraient en retour une responsabilité d’entretien de l’espace dans lequel ils ont été produits - et dont ils ne sauraient être totalement autonomes.
Des savoirs situés dont le déplacement et la reprise nécessiteraient des espaces de négociation particuliers que nous nommons communautés d’interprétation.
Ces communautés d’interprétations prennent corps au-delà des inclinaisons morales individuelles, de la mauvaise conscience ou de l’innocence de chacun. Ce sont des infrastructures solidaires qui obligent à formuler des contrats, à matérialiser des engagements, à rendre explicite toutes les règles implicites qui régissent un dispositif de production artistique. Elles nécessitent un récit partagé et permettent également d’interroger les institutions de l’art, leur relation à leur environnement social, géographique, écologique, économique et la manière dont elles contribuent à interrompre ou à reproduire une société culturelle autonome. Qui parle alors et au nom de qui ? Qui produit quoi, dans quelles conditions et au service de quel projet, de quelle communauté ?
En examinant l’émergence dans différents contextes de ces communautés d’interprétation et en étudiant également les potentialités créatives de gestes de refus minoritaires, nous nous intéresserons à des pistes possibles pour instituer des lieux de confiance au-delà des logiques affinitaires.
Le séminaire qui prendra la forme de workshops de lecture, d’écriture et de performance permettra de spéculer sur la place des productions artistiques dans une société future régie par des droits culturels décoloniaux où nous introduirons la notion de médiation sorcière, en tant qu’outil potentiel de conversation non-extractive au sein d’une constellation de communautés d’interprétation.